Un pays en mille morceaux! Extrait de «Haïti en Marche » du 15 Septembre 2008
L'une des pires famines...
PORT-AU-PRINCE, 15 Septembre
- Un pays éclaté en mille morceaux. C'est l'image que présente Haïti. On n'a pas fini de déplorer que les
communications par voie terrestre avec la ville des Gonaïves (Artibonite, nord) sont coupées à cause de la chute des ponts de Mirebalais (Centre) et de Montrouis (au nord de la capitale).
Pour se rendre au Cap-Haïtien (département du Nord), il faut faire un détour par une route de fortune du côté de
Hinche, mais si risquée que les convois humanitaires qui doivent se rendre aux Gonaïves (troisième ville du pays en nombre d'habitants et la plus affectée par le passage des ouragans Hanna et
Ike) n'osent pas s'y aventurer.
Mais le reste du pays n'en est pas moins isolé
même si on n'en parle pas autant. Ce sont le grand Sud (les 3 départements du Sud, des Nippes et de la Grand'Anse) à cause de la montée des eaux
de l'Etang de Miragoane qui interdit le passage des véhicules depuis plusieurs jours. Au grand dam des marchandes de denrées en route pour la capitale. Et en cette veille de la rentrée des
classes (renvoyée de ce fait jusqu'au 6 Octobre).
Le département du Nord-Ouest est également coupé du reste du monde parce que
transitant par la région des Gonaïves. Or celle-ci n'est plus qu'un lac immense.
Ensuite les Trois-Rivières sont en crue depuis deux semaines...
Les habitants de Port-de-Paix et du Môle Saint Nicholas sont littéralement le dos
au mur (ou plutôt à la mer Atlantique).
Dans le Plateau central aussi bien qu'à l'autre bout du pays dans la plaine de
Miragoâne (Nippes, sud), les maisons sont immergées jusqu'au faîte de leur toit.
Mais sans aller bien loin il suffit de grimper le Morne l'Hôpital dominant la
capitale, Port-au-Prince, pour constater d'autres dégâts de l'ouragan Ike: tous les câbles électriques sont par terre. Il faudra un long et patient travail pour rétablir l'électricité dans ces
communautés.
A cela, la destruction de plus de 80% de la production agricole, y compris les
efforts qui ont été entrepris aussi bien par les secteurs national et international (FAO) pour commencer à pallier à la crise alimentaire provoquée pour une bonne part par les prix élevés des
produits alimentaires importés.
Haïti importe pour plus de 80% de sa consommation, toutes classes sociales
confondues.
Voici à nos portes, l'une des pires famines que le pays ait connu ces 4 dernières
décennies.
Lors de la dernière, en 1974, des mères de la campagne, plus spécialement du
Nord-Ouest (d'où depuis le nom de " far-west " donné à cette région) offraient de vendre leurs bébés pour quelques gourdes (monnaie haïtienne) en pleine rue à Port-au-Prince.
On n'ose encore imaginer ce que nous réservent les prochains mois alors que le
pays ne fournira pas un seul grain de millet et que les prix du marché international nous rendent toute importation quasiment impossible.
Bientôt le grand branle-bas international actuel autour des victimes des ouragans
en Haïti, aura pris fin.
Et ventre affamé n'a pas d'oreille!
L'aide débarque en ce moment par tonnes. mais la faire
parvenir aux vrais nécessiteux, c'est autrement plus compliqué car certaines régions du pays, aussi bien dans le nord que dans le sud, sont actuellement d'immenses arpents de boue marécageuse
laissés par les inondations monstres, avec par-ci par-là un îlot de terre ferme où s'agglutinent des centaines de rescapés mais qu'il est presque impossible d'atteindre, trois semaines après le passage de la tempête Hanna.
Les secours arrivent par mer (grâce à un navire de la Marine des Etats-Unis) et
par hélicoptère. Mais le découpage montagneux du pays ne se prête pas facilement à des pistes d'atterrissage improvisé.
Nous touchons en ce moment au plus profond du phénomène de sous-développement. Il
ne suffit pas d'avoir les moyens (comme aujourd'hui les centaines de tonnes de nourriture arrivant de toute la planète). Mais soudain et en même temps tous les ponts s'effondrent, toutes les voies terrestres sont coupées. Toutes les conséquences de nos inconséquences qui nous retombent sur la tête du même coup.
A qui la faute?
C'est là une question qui ne se pose plus au point où l'on en est.
Un point de non retour...
La faute ce serait plutôt si ceux qui sont
actuellement vivants (et en premier mieux les décideurs, aussi bien politiques et économiques que le secteur société civile: religieux, éducateurs, communicateurs, professionnels généralement
quelconques, et vous aussi Diaspora) ne réalisaient que nous sommes parvenus au point de non retour. To be or not to be. Haïti sera ou ne sera plus!
Mais jusqu'à l'heure qu'il est nous n'avons toujours aucune idée. Mais d'inspirer
aussi les moyens nécessaires pour sa mise en application.
Nous disions tantôt que nous ne savons pas encore comment le pays va aborder cette grande famine qui s'annonce comme irréversible. En premier lieu, les responsables publics.
Le gouvernement (qui vient de proclamer " l'état d'urgence " avec la bénédiction
parlementaire) a gratté ses fonds de tiroirs pour trouver 51 millions de gourdes qui ont aussitôt été décaissés.
La ronde des millions...
Au-dessus de nos têtes, l'international fait chanter la ronde des dizaines et
centaines de millions (en euros et dollars verts), mais c'est là une musique connue que trop bien. Spécialement depuis qu'une certaine tempête tropicale nommée Jeanne a laissé dans cette même
ville des Gonaïves, en septembre 2004, pas moins de 3.000 morts.
Il y a quatre ans seulement. Ce sont donc les mêmes humanitaires internationaux
qui reviennent. En termes de réalisation avec les millions collectés, ils découvrent la " cité Jeanne ". Un assemblage de maisonnettes en carton où
s'étaient réfugiés les victimes de ce premier ouragan.
La plus
grande partie des fonds semble avoir fini dans la poche d'experts étrangers en tout genre et de quelques organismes haïtiens qui y ont eu
également accès. Nous voici condamnés à rester simples spectateurs pendant que notre pays disparaît à vue d'œil.
Un pays à l'envers!...
La faute est à nous tous. Mais elle vient aussi du fait qu'Haïti est un pays (pour
paraphraser, hélas, Joaquin Balaguer, " la isla al revès "), un pays à l'envers!
Un pays sur la route des ouragans tropicaux mais ne disposant d'aucune structure
pour y faire face. Et qui plus est, aujourd'hui le seul en son genre.
Secundo, sans un esprit civique véritable, c'est-à-dire qui soit actif et capable
d'une organisation sociale structurée et prête à intervenir chaque fois que le corps social est en danger.
Mais nation de tradition autoritaire et jugeant toute organisation qui n'émane pas
de l'autorité centrale comme une menace de subversion, l'Etat n'a jamais permis ni encouragé le développement d'un pareil esprit.
Chaque fois qu'il y a eu une velléité, la politique s'en empara, et elle fut vite
écrasée, dans le sang si nécessaire.
A plus forte raison quand nous sortons (pardon quand nous ne cessons de sortir)
d'une crise politique qui alla jusqu'à nous priver de la célébration du bicentenaire de notre Indépendance (1804-2004), la seule chose que l'on croyait réellement chère à tous les Haïtiens sans
exception. Et en même temps!
Haïti en Marche, 15 Septembre 2008
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